Homélie vendredi 11 novembre 2016 / Une homélie de JP Duplantier

Mr. Jean d’Ormesson disait récemment : « je ne suis pas sûr de croire en Dieu, mais personne ne peut oublier les paroles de Jésus Christ ». Il se trouve qu’aujourd’hui, en cette célébration de l’armistice de 1918, les chrétiens lisent des paroles étranges de Jésus. Je me risque à vous dire ce que nos y entendons.
 
            Il s’agit d’abord des grandes peurs qui habitent tous les peuples, toutes les civilisations, toutes les nations. Au fil du temps, nous avons cherché à stabiliser un vivre ensemble pacifique et heureux. Notre peuple a même osé bâtir une déclaration universelle des droits de l’homme, édifiée sur le trépied liberté-égalité-laïcité, puisque désormais dans les écoles de la république le terme laïcité a remplacé celui de fraternité (si on m’a trompé, dites-le moi). Ainsi, vaille que vaille, comme au temps de Noé ou aux jours de Lot, nous mangeons, nous buvons, nous nous marions, nous achetons, vendons, plantons et bâtissons, avec en plus un idéal solide qui devrait pouvoir assurer notre tranquillité et notre bonheur. Et pourtant les grandes peurs continuent de ronger le dessous de nos âmes, celles des individus et celles des peuples. Celle d’un bouleversement climatique, comme la montée des eaux, ou un tremblement de terre. Celle, comme à Sodome, d’un dérèglement des mœurs qui met le feu à nos relations et à nos alliances. Celle d’un dérèglement de l’économie mondiale, celle de l’incertitude quant au fonctionnement de la vie politique. Et, chevillée au corps de chaque homme, la peur de mourir. Avec cette phrase terrible de Jésus : là où est le corps, là se rassemblent les vautours.
 
Quelle est donc la vie dont témoigne Jésus Christ, par ses paroles, ses gestes, le rejet qu’il suscite, et sa façon de mourir, en prenant sur lui tous les malheurs des hommes, sans rien céder sur son désir d’amour pour nous ? Il y a deux paroles que nous avons tout intérêt à faire circuler dans notre mémoire vive. La première concerne la révélation du jour du Fils de l’homme, et la seconde est sa déclaration: « ce qui nous parait comme une catastrophe est le commencement des douleurs de l’enfantement. »
 
Le Fils de l’homme n’est pas une nouvelle génération du type que les techniciens de Google et des autres appellent l’homme « augmenté » ou le transhumanisme. Ce fils d’homme n’est pas d’inspiration humaine. Il est porté par le désir de Dieu de faire des humains des fils qui portent sa ressemblance. Si on vous dit il est ici ou il est là, n’y allez pas. Il ne relève pas de nos circuits de distribution. Il surgit dans le corps de chacun de nous ; il nous est donné ; nous le percevons chaque fois que nous voyons des choses que nous n’avons jamais vu et nous entendons des choses que nous entendons des choses que nous n’avons jamais entendu. Il est reconnaissable à la lumière et à la joie qui, soudain, éclaire le parcours de notre existence, d’un bout à l’autre ; il restaure la paix en nous et entre nous. La perception que nous pouvons en avoir ne fait que passer. Dieu attend notre consentement. 
 
Tout être humain est équipé d’origine pour cette aventure. Il y a des moments où cette inscription revient à la surface. L’expérience la plus courante nous est familière : lorsque un couple parle de ce moment où leur lien passe le cap de désirer s’engager dans le mariage, ils reconnaissent qu’ils ne savent pas comment cela leur est venu ; comment s’est installée en eux la perception qu’ils sont faits l’un pour l’autre, qu’ils s’attendaient depuis toujours. Comme si cette rencontre-là leur était inscrite dans leur chair.
 
            A cela Jésus Christ ajoute ceci : « ce qui nous parait comme une catastrophe est le commencement des douleurs de l’enfantement. » Pourquoi les douleurs ? Nous en savons tous quelque chose. Un enfant vient au monde en quittant la douceur et la nourriture du ventre de sa mère. Ce n’est facile ni pour l’enfant, ni pour la mère. C’est un passage douloureux et une libération en même temps. Un adolescent devient adulte lorsqu’il quitte son père et sa mère et plante sa vie dans une autre maison, sur une autre terre et avec d’autres liens. Là encore ce n’est pas facile ni pour le jeune ni pour l’entourage. C’est un passage douloureux mais qui, en même temps, ouvre la porte d’une nouvelle étape de sa trajectoire. Il en est de même pour les rescapés. La vie a un tout autre goût après.
Celui qui n’a d’autre horizon que de gagner sa vie, qui n’a d’autre raison de vivre que de réussir devant les autres, de défendre ses principes, ses compétences et son capital de pouvoir ou de biens matériels, prend le risque de perdre le désir d’aimer ce qui vient de l’au-delà de lui-même. Celui qui consent à quitter ses idoles, dont il devient si souvent l’esclave, sauvegarde en lui l’appel de la vie, le gout de la rencontre inattendu, le désir que l’impossible un jour lui soit donné.
 
Je nous souhaite de continuer à ouvrir l’œil et les oreilles, quel que soit l’état de notre chemin, sur la série des moments étrangers au cours des choses, sur la lumière inattendue qui transfigure le visage et les gestes d’un ami que l’on croyait connaître, d’un voisin et même d’un adversaire, sur certains événements insolites où se révèle soudain l’éclat, le courage et la justesse de notre aventure humaine, en train de naitre sous nos yeux à l’au-delà, à l’énergie d’amour semé en nous tous depuis le commencement.

Jean-Pierre Duplantier
Jeudi 11 novembre 2016

Homélie du 2 novembre 2016 / Une homélie de JP Duplantier

Dans ma famille, les deux premiers jours de novembre étaient et demeurent la fête de la communion des saints. Mon père disait : « nous n’avons pas toujours la famille que nous avions rêvée ; mais la famille des enfants de Dieu, celle-là, elle est au-delà de ce que nous pouvons vivre et comprendre ; elle est indestructible, immense ; elle est la présence de Dieu, notre Père, le corps de Jésus-Christ, son fils bien aimé, le souffle de son Esprit, de son amour. Elle rassemble, d’un bout du monde à l’autre, toute génération comprise, tous les fils d’homme, tous ceux en lesquels le Seigneur a déposé dès l’origine la semence de l’amour, quelques que soient les tours et les détours de nos existences. » Les vivants et les morts, tous nous appartenons au Christ, comme l’écrit saint Paul.

Il y a les grandes figures de ceux qui ont passé leur vie sur la route des hommes à crier Jésus-Christ ; ceux dont beaucoup d’entre nous portons les prénoms. Et il y a aussi, et tout spécialement aujourd’hui, ceux qui nous ont aimés et que nous avons aimés, et qui nous ont été enlevés ; ceux dont nous ne pourrons plus jamais défaire nos liens ; ceux avec lesquels, il suffit d’une secousse douloureuse ou d’un silence un peu plus long que d’habitude devant un paysage familier ou une frange de lumière heureuse, ceux avec lesquels « un peu de nous », « un rien de tout » se lève à nouveau, encore.
« La volonté de Celui qui m’a envoyé, dit Jésus, est que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour. Telle est la volonté de mon Père : que celui qui voit le fils et croit en Lui ait la vie éternelle. » Pourquoi dit-il : celui qui voit le Fils ? Quand et où l’avons-nous vu ? Là précisément, lorsqu’il ouvre nos yeux à ce que nous ne voyons plus ou pas encore ; lorsqu’il ouvre nos oreilles à ce que nous n’entendons plus ou pas encore. Chaque fois la tendresse de Dieu perce à travers notre quotidien, le bruit et le rythme effrénée de nos jours, les envies et les peurs de nos nuits, les jugements que nous portons les uns sur les autres
 
On raconte, dans une tradition juive, que les hommes naissent avec quatre yeux. Les deux premiers s’ouvrent d’abord et prennent les commandes. Les deux autres s’ouvrent aussi chez les enfants ; mais ils se ferment peu à peu et il faut beaucoup de temps et d’épreuves pour qu’ils s’entrouvrent à nouveau. Jésus, le Christ, est passé au milieu de nous pour que nos yeux et nos oreilles s’ouvrent sur la vérité de la vie que Dieu nous a donnée.
Quand il a nourri cinq mille hommes avec cinq pains et deux poissons, la foule et les disciples n’ont vu que le miracle des pains. Voyant la tournure que prenait l’effet sur la foule du signe qu’il avait fait – « on allait l’enlever pour le faire roi » – Jésus s’absente : « il se retire, seul, dans la montagne » C’était de son corps et de son sang, de sa présence réelle qu’il voulait nous nourrir. 
 
Jésus le Christ continue à le désirer pour chacun de nous. Le chemin qu’il nous trace est de nous aimer les uns les autres, nous souvenir des moments heureux que nous avons vécu avec ceux qui nous ont été enlevés, des joies, des pardons, des retrouvailles que nous avons vécu ensemble ; profiter des moments de lumière que nous vivons avec ceux qui nous entourent ; Porter nos croix comme il a porté la sienne en nous aimant jusqu’à en mourir ; arrêter avec courage et persévérance les colères et les jugements que nous portons sur ceux qui nous font souffrir, résister aux violences et aux peurs qui nous encerclent, ouvrir nos yeux, nos oreilles, nos mains et nos maisons à ceux que nous vivons comme des adversaires ou des étrangers. Je crois que c’est cela voir le Fils. C’est suivre sa trajectoire : mourir à ce qui passe et croire à ce qui vient. C’est cela je crois la communion des saints. 
 
C’est un jour de fête, parce que nous avons besoin de cette communion-là pour devenir comme des enfants et entrer dans ce royaume où la miséricorde de Dieu nous redevient visible, inlassablement, même si ce n’est que de temps en temps. Voir le Fils à l’œuvre chez nous, c’est le chemin sur lequel il nous conduit. Nous y sommes. C’est notre tâche dans le monde.
Jean-Pierre Duplantier
Messe pour les fidèles défunts

Luc 21 5 19 / Ne soyez pas terrifiés / Une homélie

(...)
Il semblerait que lorsque nous, les humains nous portions le Nom du Christ, lorsque ce Nom est inscrit sur nous, dans nos chairs, cela provoque du côté du monde du désordre et de la crise.


En recevant le Nom du Christ, nous sommes retirés du monde, Jean dira que nous sommes « dans le monde », mais nous ne sommes plus « du monde ».

Nous ne sommes plus esclaves d'un monde qui se délecte du bruit des guerres et des catastrophes,
- qui se donne sans cesse comme sa propre vérité,
- qui travaille à écraser l'homme sous la loi et les jeux de pouvoir,
- le monde qui s'affaire sans rien faire
- le monde qui pense que l'homme peut être compté, réduit en statistiques, en généalogies.
- le monde qui se cherche des racines, des valeurs, des identités.
- le monde qui chante sur tous les tons que l'homme est le maître du monde et qu'il est libre, et qu'il maîtrise sa vie, et qu'il doit construire son bonheur, et qu'il est bien meilleur aujourd'hui qu'hier et dans le même temps, qu'il est ce qui peut arriver de pire au monde et qu'il faudrait qu'il disparaisse gentiment en laissant la place nette.

♦ Etre au Christ nous retire de tout ça.
♦ Notre vérité, c'est Lui,
notre identité, c'est Lui, lui à travers les autres,
notre liberté, c'est de le servir, le servir en servant les autres,
nos racines, avec Lui, elles ne plongent plus dans la terre mais dans les cieux,
nos familles ne sont plus d'un vouloir de chair et de sang, mais de ceux qu'il nous donne comme frères et qui gardent sa Parole,
le bonheur, il n'en n'a que faire ! Il nous promet la Joie !
(...)

Acclamez le Seigneur car il vient pour gouverner la terre
pour gouverner le monde avec justice
et les peuples avec droiture !

╬ Amen
Sylvain diacre

Merci pour vos prières / Un texte de Catherine Magnin

Année 2016, année difficile pour moi  avec ma vie brutalement  bousculée par la maladie, entrée par effraction dans une vie active apportant avec elle son lot de souffrance quotidienne. En soins intensifs, sur mon lit d’hôpital, impossible d’éviter de vivre la douloureuse expérience de l’absurde de la souffrance, de vivre l’expérience de la désespérance avec le sentiment d’être abandonnée de Dieu, rendant ainsi ma prière si pauvre !

Alors, merci pour vos prières à tous :
Comme le dit le psaume 140 « Ecoute mon appel quand je crie vers toi. Que ma prière devant toi  s’élève comme un encens » vos prières inlassables se sont élevées vers le Père comme un rempart autour de mon lit.
Mille fois merci pour vos prières à tous : Prières de frères et sœurs en Eglise, signes prodigieux de l’amour du Père quand tout semble perdu. Elles ont pris le relais des pauvres miennes et m’ont sans cesse réconfortée.

Aujourd’hui, chaque parole des psaumes, des chants, de la liturgie résonnent profondément dans mon cœur.
Aujourd’hui, je ne suis pas guérie mais je peux revenir prier au milieu de vous et avec vous.
J’en rends grâce à Dieu. Il est notre refuge.

Mais vous, frères et sœurs en église, nombreux à prier pour moi,  vous avez fraternellement pris le relais.
Vos prières m’ont tellement  soutenue et protégée dans ces moments de désespérance! Elles sont un don du Seigneur

Je vous dis mille fois merci.
Catherine

Etre juste - Chanter juste / Luc 18 9-14 /Une homélie

La parabole d'aujourd'hui est pour ceux qui sont convaincus d'être justes et qui méprisent les autres.
Être juste, C'est difficile de saisir ce que c'est...
Chanter juste, on voit mieux de quoi il s'agit !
(...)
Ma comparaison n'est pas bien fine, mais elle nous alerte sur un point :
La justice, c'est la justesse.

C'est avoir pour chacun la bonne attitude, garder le bon écart.
C'est dans nos vies, tenir la distance sans rien lâcher, s'efforcer de tenir la ligne sans jamais être au-dessus ou au-dessous.

C'est être attentif à la voix des autres autour de soi, reconnaître dans leur voix, des échos de la sienne et donc rendre possible la rencontre, le pardon.
C'est user de la loi sans oublier la voix pour ne pas perdre l'harmonie générale de nos vie et de la vie du monde.
Combien de fois nos prières sonnent-elles faux ?
- Quand notre prière n'est peut-être pas si « universelle » qu'elle veut bien le croire.
- Quand notre prière n'est qu'un reflet de nos étroitesses ou de nos craintes,
- quand on n'écoute plus la note de Dieu, mais que l'on voudrait tout caler sur notre propre manière de voir....
On entend que nos prières sonnent faux quand on cesse de prier seuls, quand on écoute la voix du monde, la voix de Dieu.
Alors surgit la dissonance et l'on grince des dents.
(...)
Dans un instant nous dirons ensemble
« rendons grâce au Seigneur notre Dieu, cela est juste et bon ».
Voilà notre justice, notre justesse : rendre grâce au Seigneur notre Dieu.
Si nous voulons chanter juste, prier juste, être juste, que ce soit là notre diapason.
Elever notre cœur,
le tourner vers le Seigneur et lui rendre grâce.
Cela est bon.
Cela est juste.

╬ Amen
Sylvain, diacre

Luc 18 -8 / Une homélie de JP Duplantier

            Le peuple d’Israël est attaqué. Il faut engager le combat. Moïse, le général en chef, met en place une stratégie : dans la plaine, Josué combattra les adversaires avec les guerriers d’Israël ; sur la colline, Moïse se tiendra debout le bâton de Dieu à la main. Aux fils d’Israël de se battre ; à Dieu de décider de la victoire. Mais la bataille n’en finit pas. Et les bras de Moïse fatiguent. Aaron et Hour le soutiennent. Moïse tient le bâton de Dieu levé jusqu’au coucher du soleil, Et Israël gagne la bataille.
 
Comme tous les récits de la Bible, celui-ci a été raconté pour nous. C’est pour cette raison que saint Paul écrit à Timothée : depuis ton plus jeune âge, tu connais les Ecritures ; elles ont le pouvoir de te donner la sagesse, en vue du salut par la foi que nous avons reçu en Jésus-Christ.
Ceci dit, à quoi peut nous servir l’histoire de Moïse en train de tenir le bâton de Dieu levé pour qu’Israël gagne la bataille ? Cette histoire peut-elle nous donner la sagesse qu’il faut pour interpréter la parabole de la veuve et du juge sans justice ?
 
Je suis d’accord avec vous, c’est compliqué. C’est une gymnastique difficile : passer de Moïse levant le bâton de Dieu, pendant la bataille, à la veuve qui a des problèmes avec un juge, puis à notre vie et la place que Dieu pourrait y tenir, c’est pas joué. Mais c’est cela « écouter la Parole » : suivre des images que Dieu nous envoie à travers ces histoires; voir qu’elles ressemblent bien à des choses de chez nous ; mais constater que nous ne voyons pas du tout ce qu’elle viennent faire maintenant, dans notre vie concrète ; puis accepter d’être dérangés ;  croire que l’Esprit saint tente de nous faire entendre des choses cachées, vitales, masquées par nos habitudes et nos intérêts du moment ; laisser ces images prendre leur temps dans notre jardin, et y inscrire une invitation ou, parfois, une limite à respecter. Seigneur qui invite, alors essayons.
 
A la messe, c’est communier au corps et au sang du Christ et écouter sa parole pour qu’elle prenne chair en nous. La messe, c’est les deux. Il faut faire avec.
Bref. Il y a trois batailles en cours. Celle du peuple d’Israël contre les Amalécites ; celle de la veuve avec son adversaire et le juge, et, en finale, celle des élus de Dieu, qui crient vers Lui jour et nuit. Les trois combats durent longtemps.
La première bataille dessine le champ des opérations : au premier plan, une histoire telle qu’on nous en parle tous les jours : deux peuples s’affrontent. C’est la guerre. A l’arrière-plan, l’histoire de Dieu qui a décidé de faire d’Israël un témoin, parmi les nations ; un témoin de sa volonté de sauver les hommes de la violence, et de les rassembler. Deux images : le combat dans la plaine ; et, sur la colline, Moïse, le bâton de Dieu à la main. Moïse qui fatigue, et que ses compagnons aident à ne pas baisser les bras, pour que le peuple continue de voir que l’Alliance avec Dieu est toujours en cours. Ceci peut être une première indication à propos de notre façon de participer à la vie politique. 
 
La deuxième bataille évoque ensuite un cas plus individuel : une veuve ; un prédateur qui cherche à profiter de la situation ; et la résistance de la veuve cherchant un juge pour la défendre ; et un juge qui laisse trainer, jusqu’à qu’il finisse par faire son travail de peur qu’elle ne vienne lui casser la figure (ce sont les termes du texte). Cette histoire est une parabole. C’est-à-dire qu’il s’agit pour Jésus de nous parler d’une situation plus difficile à décrire. En dessous de cette histoire de la veuve et du juge sans justice, Jésus cherche à nous montrer une autre bataille encore. Une bataille souterraine, cachée, au cœur de l’aventure humaine, et qui fait crier les hommes jour et nuit vers Dieu, d’une manière ou d’une autre.
 
Jésus voit que ce cri chez nous vient de ce que Dieu aime les hommes ; que nous sommes les élus de son cœur ;  qu’il  nous a choisi pour que nous portions sa ressemblance, la lumière, l’énergie de sa tendresse ; et que cet amour de Dieu nous travaille, secrètement, infiniment. Jésus voit qu’il y a une part veuve en nous, une part de nous qui entend cette demande d’amour, qui y résiste, qui la refuse et la désire en même temps, qui n’en finit pas de lui échapper.
 
Nous connaissons la soif de ne pas être seul, la soif d’être deux dans une seule chair. Pour nos faims et nos soifs ordinaires, nous avons nos habitudes, nos endroits où remplir nos cruches. Mais pour cette soif d’être aimé, c’est autre chose.
Il nous arrive de recevoir d’une femme, ou d’un homme, cette demande d’amour, et de la partager, et de vivre un temps à la lumière de cette alliance. Mais cet amour reçu, donné est fragile. Et même lorsqu’un couple tient la distance, nous finissons par percevoir qu’il y a encore davantage : une sorte de désir fou d’être rassemblé, de faire un, dans un même corps. C’est Dieu, lui-même, qui a imprimé sur l’argile dont nous sommes faits, cette folie, cette déchirure, à même notre chair vive. Et Dieu nous a envoyé Jésus, le Christ, pour nous raconter ces choses. Elles ne sont pas d’invention humaine et nous n’avons pas les yeux pour les voir, ni les oreilles pour les entendre. Mais, au creux de nous, c’est cette part veuve qui crie jour et nuit. Voilà ce que Jésus voit, ce dont il essaie de nous parler.
 
Et Jésus vient, à la manière du Fils de l’homme, dont parlent les Ecritures. Il vient comme un éclair.  A chaque fois, il renouvelle sa demande d’amour. A chaque fois il attend notre réponse ; il attend de nous que nous lui donnions l’hospitalité. 
 
Notre foi est un acte de foi. Elle est ce geste de consentir à lui ouvrir notre demeure. C’est une logique que nous connaissons mal, mais nous n’en sommes pas totalement ignorants : il nous arrive qu’un événement bref et soudain vienne éclairer toute une longue période de notre vie. Cela coïncide avec la découverte, après coup, de la place et de l’enjeu des différents moments qui se sont succédé. Et cela, soudain, peut changer notre regard sur les autres, sur nous-mêmes, sur le Christ Jésus. Quand le Seigneur passe ainsi, notre acte de foi, c’est de l’accueillir.
Quant à notre prière, elle est cette demande, que le Seigneur attend de nous, inlassablement : « Viens, et entre ma demeure, ô Seigneur, qu’elle soit tienne ; qu’elle t’appartienne. J’aspire au jour béni où ta Parole s’accomplit. »

Jean-Pierre Duplantier