PARTIE 1
Je suis né à Santiago du Chili et j'aurai bientôt quatre-vingt-dix
ans. Ma mère était chilienne et ses parents tous les deux chiliens. Mon père
était chilien de naissance mais fils de français arrivés au Chili à la fin du
dix-neuvième siècle pour coopérer dans un plan de développement au Chili. Mon
père est venu en France à l'âge de seize ans, avec 64 autres enfants de
Français, pour défendre la Mère-Patrie de leurs parents dans la Première Guerre
Mondiale. Après la Victoire Française papa a pu revenir ou Chili, et à la suite
d'avoir trouvé du travail il s'est marié et de son épouse il a eu deux enfants,
dont le plus jeune, moi.
Notre famille était catholique et nous avons vécu très unis
jusqu'à 1939, année d'un énorme tremblement de terre qu'a fait de gros dégâts
au Chili. Nous avons dû abandonner notre maison et aller vivre dans une pension
de famille. Un problème de mauvaise entente et l'intromission d'une troisième
personne amenèrent nos parents à une séparation (au Chili le divorce n'existe pas).
Papa a quitté maman, mon frère et moi nous sommes restés avec notre mère. Nous avons
pu voir notre père très souvent, et pour vivre rien ne nous a manqué de sa
part, y compris une maison pour les trois, pour maman et nous deux.
Même séparés, nos parents n'ont pas oublié de nous donner une
éducation et formation Chrétienne (dans cette époque : catéchisme,
sacrements, respects aux commandements de Dieu et de l’Église, dévotion à
Jesus, Marie, et les Saints). La scolarité de mon frère et la mienne ont été
faites dans des établissements catholiques. Celle de mon frère c'est arrêté
plus tôt car il a voulu travailler et se marier tout en étant jeune.
Pour ma part, moi j’ai passé mon « bac », mais je n'ai
pas eu les notations requises pour avoir une place à la Faculté de Médecine, mon
premier choix, et j'ai dû m'orienter ailleurs. A ce moment-là je militais déjà
à l'Action Catholique de Jeunes, et j'allais visiter très souvent avec mes camarades
les familles plus pauvres d'un quartier de Santiago du Chili. Le rapprochement leur
faisait du bien à eux et également à nous. La misère et les inégalités séparaient
énormément les classes sociales existantes, et c'était une réalité visible en
toute l'Amérique Latine, et pas une invention marxiste, comme c'était dit. La politique
du moment réveilla une grande division même chez les catholiques car il y avait
des intérêts économiques en jeu. Depuis ce moment j'ai pris l'option pour les pauvres.
Et afin d'être plus disponible pour eux j'ai pris la voie de la Vie Religieuse,
où je ne suis pas resté très longtemps. Honnêtement je n'étais pas fait pour elle.
Je crois avoir eu des raisons valables pour faire un pas si difficile.
A partir de 1960 notre monde, et notre Église Catholique en
particulier, allaient entendre souvent le mot « changement ». A Rome, le
Pape fit sentir que l’Église catholique avait besoin « d'un air nouveau », et
le Concile Vatican 2 s'est mis en marche pour faire des changements. Dans
l'Amérique Latine, au Chili dans notre cas, il fallait des gros changements, et
il a fallu commencer par revoir notre identité « Chrétienne », Oui, avant tout
nous étions « chrétiens », nous étions disciples de Jésus le Christ, Dieu
fait homme, et ceci demandait de notre part avant tout : d'être témoins de son
Amour et porteurs de sa Parole, de sa Bonne Nouvelle de Salvation. Ceci
demandait de nous tous l’amour de Dieu et de notre prochain, la justice, le
partage, l'unité. Notre Église était le Corps de Christ sur la Terre, le Peuple
de Dieu qui devait servir et porter un message de justice et de paix à
l'humanité, et se libérer de cet esprit qui chez elle ne répandait que l'égoïsme
et la division.
L’Église Catholique latino-Américaine est passée par une
période très difficile marquée par des régimes autoritaires et des idéologies politiques
très présentes à l'époque. Le Concile Vatican 2 a eu des bonnes intentions mais
notre Église Catholique était divisée. Une réunion des Evêques de l'Amérique Latine
à Medellín (Colombie) a montré un chemin à suivre : « La Justice est le nouveau
nom de la Paix », « L'Église est là pour servir les gens et en particulier
les plus « marginalisés », « L'amour fraternel et l'unité sont vitales
dans notre Église et la vie des gens. Mais la division continuait. Alors, elle est
apparue la « Théologie de la Libération » mais elle n'a pas résolu le
problème non plus.
Pendant ce temps-là, j'ai eu la chance de participer à une
expérience que je n'oublierai jamais. Au Chili (et d'autres pays de l'Amérique
Latine), pour aider l'Évangélisation et améliorer la participation de fidèles
dans la vie de l'Église a été introduit le travail dans des « Communautés
Chrétiennes de Base ». Ce travail se faisait avec des groupes de chaque
quartier d'une paroisse. Il s'agissait d'un rappel du début du Christianisme, où
tous les chrétiens apportaient les charismes de chacun, ce qu'ils pouvaient
faire pour l’Église. Cette démarche a enrichi énormément la vie de notre Église, et les membres du clergé sont redevenus les Pasteurs qui veillaient
pour la vie des communautés. Les « Communautés de Base » me semble avoir
été dans son époque ce que les « Fraternités » souhaitent devenir à
l'heure actuelle dans notre Église. De ce fait un groupe de Chrétiens s'est
permis de faire revivre l’expérience dans une « Fraternité » depuis déjà
trois ans, dans le quartier de Malartic à Gradignan. Et j’espère que d’autres
Fraternités pourront se former sur Gradignan et ailleurs, d’autant plus que c’est
le souhait de notre Evêque et de notre Curé. Les Fraternités peuvent devenir un
bon moyen de rendre présent Jésus et son amour sur nos quartiers, et surtout dans
le monde que nous vivons actuellement, où l’amour de Dieu et du prochain sont indispensables.
PARTIE 2
Le 11 septembre de 1973 le Chili a connu un terrible Coup d'État,
et l'introduction d'une Dictature Militaire présidée par le général Augusto Pinochet
Ugarte, qui est venu prendre par la force la place du pouvoir présidentiel acquit
démocratiquement par le socialiste Salvador Allende Gosens en 1970. A partir de
ce moment le Chili a été divisé en deux ; Ceux qu'étaient « Pour » le
Nouveau Régime et ceux qu'étaient « Contre ». Avec une certaine hypocrisie
les « Pour » affirmaient : « Nous le faisons pour sauver la démocratie
et les valeurs chrétiennes ».
Au moment de s'installer, la dictature au Chili il y a eu beaucoup
de morts, des disparus, des personnes incarcérées, que pour des raisons
politiques. Pareil, il y a eu plein de torturés, de femmes violées, et des gens
obligées de quitter le pays. Ne pas appuyer le régime de Pinochet coutait cher,
très cher. Ceci a été notre cas.
Je m'étais marié, et le 30 novembre de 1977 mon épouse et
moi nous avons dû quitter notre pays d'origine, et partir en exil pour des raisons
politiques. Pour mon épouse c'était ça, ou la prison pendant quelques années,
vu qu'elle était militante politique. Moi, je partais plutôt pour l'accompagner
et partager sa décision, d'autant plus qu'elle attendait notre premier enfant.
Ma femme avait déjà trop souffert : elle avait été détenue, torturée,
emprisonnée avec des délinquants...Nous partions pour commencer une nouvelle
vie avec l'énorme tristesse de quitter notre patrie et nos familles. Nous
partions là où il fallait recommencer une grande partie de notre vie. Dans
l'avion mon épouse pleurait en pensant à sa mère déjà très âgée. Pour toutes
les deux il serait difficile de « pardonner ». Moi, je ne faisais que
prier, que demander l’aide du Bon Dieu.
Et à Dieu merci, le passé français de ma famille paternelle
nous a été très utile pour obtenir un avis favorable à notre demande d'asile de
la France, en tant que réfugiés. En arrivant à Paris, et quelques jours après à
Bordeaux et Gradignan, l'accueil de l'Association « France Terre d'Asile »
a été tellement fraternelle et bien organisé que notre arrivée en France plutôt
s'est bien passée.
Nous sommes restés quelque temps au Château de Moulerens à
Gradignan, avec d'autres réfugiés de l'Amérique Latine. Et une fois aidés pour
avoir le permis de séjour et de travailler, ainsi qu'étant déjà préparés pour
l'installation ailleurs, nous avons entrepris une vie plus indépendante.
D'abord à Pessac, après à Talence, et plus tard nous sommes revenus à
Gradignan, où nous habitons jusqu'à présent.
Ne pouvant pas revenir au Chili, et pour des raisons professionnelles,
nous nous sommes naturalisés français, et nous essayons de rendre aux français au
moins un peu de ce qu'eux et la France nous ont apporté. J'ai eu la possibilité
de travailler un an auprès des jeunes en difficulté au foyer de Saint François Xavier
de Gradignan. Ceci m'a donné la possibilité de me former en tant que Travailleur
Social à I'IRTS de Talence, et j'ai travaillé auprès des personnes en difficulté
pendant 22 ans pour le Conseil Général de Gironde, jusqu'à ma retraite.
Avec mon épouse nous avons eu 4 enfants, tous nés en France,
baptisés et élevés avec de valeurs chrétiennes, même si déjà tous autonomes ils
ne sont pas toujours demeurés très pratiquants. Par la suite, mon épouse est
devenue Assistante Maternelle pour la mairie de Gradignan et ceci jusqu'à sa
retraite.
PARTIE 3
Avec le temps mon épouse n'a pas changé ses convictions
politiques et religieuses. Elle continue à se dire « catholique », malgré
que, d'après elle, « dans l’Église Catholique certaines choses devraient se
passer autrement. »
Par rapport au vécu au Chili elle est encore « marquée »,
et elle préfère ne pas trop revenir là-dessus. Pour moi, le plus important est de
la voir proche de Dieu et des autres, toujours respectueuse, et en souhaitant
une meilleure vie pour tous
Avant de venir en France, j’ai eu besoin de faire un
véritable travail sur moi par rapport à la foi catholique. Il a été
indispensable de revenir à l'essentiel du christianisme, c'est-à-dire, de
remettre ou centre de ma vie et de ma foi la personne de Jésus, l’amour vrai
envers Lui, et l'amour de notre prochain, ainsi que de faire de notre Église le
véritable Peuple de Dieu mis au service de tous les êtres humains, et en
particulier des plus pauvres mais sans oublier personne (la politique de
l'époque m'avait désorienté, et plus qu'un peu).
Pour mieux connaître Jésus, j'ai consacré plus de temps a
lecture de sa Parole, la prière et les sacrements. Ma croix la plus lourde à
porter est devenu le respect dû à nos engagements pour la foi. Ouvrir notre
cœur à Jésus et travailler pour son royaume, est devenu le plus important de
notre foi. Construire la paix parmi les hommes et femmes de ce monde est devenu
aussi un devoir de justice et pour la dignité due à toute personne humaine. Je
suis parti du Chili avec le souhait de pouvoir faire une autre vie, mais avec Jésus
le Christ là où il nous amènerait.
Arrivés en France, ma femme « respira un air diffèrent »,
et déjà l'accueil fraternel à Paris, à Bordeaux et Gradignan nous a fait sentir
la présence du Seigneur dans nos vies. La France a été vraiment pour nous une
Terre d'Asile et d'amitié, où l'amour de Dieu se fait sentir.
Depuis ce moment, et jusqu'à maintenant l’Amour de Dieu nous
a accompagnés et d'une façon palpable, pour nous apprendre à aimer vrai,
fraternellement et avec nos différences, comme nous sommes, et sur la route que
nous avons pris vers l'éternité. Pour nous est devenu un devoir de remercier chaque
jour la solidarité, l'amitié, toute parole et geste qui nous font sentir l’amour
de Dieu, l’amour qui manque tant actuellement dans notre monde, sur notre planète,
et que nous les chrétiens nous sommes appelés à montrer, chacun comme il peut. Et
pourquoi pas dans une « Fraternité », pour mieux se connaître, pour apprendre
à s'aimer vrai, et devenir des vrais témoins de la présence et l'amour de Dieu
dans nos quartiers et lieux de vie. Et pourquoi ne pas participer davantage dans
la vie de nos paroisses, de notre Église, et ne pas coopérer à sauver notre monde
en préparant aussi notre propre Pâque, le passage de la mort à la VIE ÉTERNELLE
PRES DE NOTRE DIEU QUI EST TOUT AMOUR.
Carlos Matthey remercie Vincent pour l'invitation à cet échange.
Gradignan, le 06/03/2026