Publicains et prostituées / Mt 21 28-32 / Une homélie


Il y a donc ceux qui disent « non » et qui font « oui », et ceux qui disent « oui » et qui font « non ». Et au bout du compte, la seule chose qui importe, c’est d’avoir « fait » et pas d’avoir « dit ».
Ces deux enfants de parabole peuvent bien dire ce qu’ils veulent, ce que le Père attend d’eux, ce n’est pas de parler, c’est d’aller à la vigne. Car ce sont deux grands enfants, de jeunes adultes. L’âge où l’on apprend qu’il y a une distance possible avec ses parents, et que, dans cette distance, il y a la place pour un libre choix, la place pour de la révolte ou pour de l’obéissance.
Le Père demande d’aller travailler à la vigne, je suis libre de lui répondre ce que je veux, je suis libre de faire sa volonté ou de rester sur le canapé…

En face de ces deux enfants, Jésus pose un autre binôme : les publicains et les prostituées.
Je m’interroge sur ce couple étrange : « publicains et prostituées ».
Les prostituées ne sont pas si nombreuses dans l’Evangile. Chez Matthieu, elles n’apparaissent que dans ce texte, et on en trouve un écho chez Luc dans la parabole du fils prodigue… et c’est tout… nulle part ailleurs il n’est question de prostituées. Or elles ont ici une importance considérable puisqu’on apprend qu’avec les publicains, elles nous devancent dans le Royaume. Ce n’est pas rien !

On nous dit que ce sont des figures de pécheurs irrécupérables qui se sont repentis et c’est pour ça qu’ils ont ce privilège, d’entrer avant nous dans le royaume. Mais rien dans le texte ne dit ça. Ceux qui ont à se repentir, ce sont les grands prêtres. Ce qui caractérise les publicains et les prostituées, c’est qu’ils ont cru. Ils ont entendu la Parole, là où les grands-prêtres sont restés sourds.
Ce n’est pas une question de péché, c’est une question de foi, et, comme toujours, c’est donc une question d’oreilles.

Les publicains et les prostituées ne sont pas des pécheurs. Pas plus que vous et moi.
Le péché c’est toujours le fruit de ma liberté. Le péché, c’est mon œuvre, c’est mon choix. Le péché, c’est refuser d’entendre la voix du Père qui me veut dans la vigne, c’est refuser d’entendre la voix qui m’attend sur les chemins de justice. Le péché, c’est refuser le désir du Père pour moi, refuser d’être aimé… pour mille raisons. Mais refuser, c’est encore un acte de liberté : L’enfant qui dit « non », il découvre, en disant « non » qu’il est libre.

Le publicain, il ramasse les impôts… il n’a pas le choix, on ne lui demande pas son avis. Il se tait et il ramasse l’argent des uns pour le donner à d’autres.
Cet argent n’est pas le sien. Rien ne lui appartient. Il perd jusqu’à sa réputation et ne gagne que de la honte.
La violence de l’argent et de ceux qui le possèdent le tient sous sa domination.

La prostituée, rien ne lui appartient plus, ni son argent (car l’argent qu’elle gagne n’est pas pour elle), ni son désir, ni son temps, ni son nom, ni sa voix, ni même son corps devenu marchandise. Elle perd tout et ne gagne que de la honte.
La violence de l’argent et de ceux qui le possèdent la tient sous sa domination.

Le publicain et la prostituée comme figures du non-choix, de la non-liberté. Le publicain et la prostituée comme ceux qui, du fond de l’ultime humiliation entendent la voix, entendent là où personne n’entend. Contraints au silence, ils répondent avec une joie débordante à la voix du Père.
Bien sûr qu’ils nous précèdent dans le Royaume !! Pour eux, les portes du royaume s’ouvrent sans réserve, il ne leur sera rien demandé… puisqu’ils sont au plus bas, puisqu’ils sont sans parole, puisqu’on leur a tout pris. Ils sont dès aujourd’hui dans le Royaume.

Et nous qui jouissons de notre liberté, nous qui sommes en mesure de choisir, vers où dirigerons-nous nos pas ? Vers qui se tourneront nos oreilles ?
Aurons-nous la foi des publicains et des prostituées ?
Serons-nous capables d’apprendre d’eux ?

Le Père n’attend pas de nous de beaux discours, de grandes déclarations, des « oui » enflammés ou des « non » d’enfants gâtés… Il nous demande de travailler à la vigne, c’est à dire de prendre soin du fruit, de veiller à ce qu’il ne se perde pas.
╬ Amen
Sylvain diacre

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