Il y a donc ceux qui disent
« non » et qui font « oui », et ceux qui
disent « oui » et qui font « non ». Et au
bout du compte, la seule chose qui importe, c’est d’avoir
« fait » et pas d’avoir « dit ».
Ces deux enfants de parabole
peuvent bien dire ce qu’ils veulent, ce que le Père attend d’eux,
ce n’est pas de parler, c’est d’aller à la vigne. Car ce sont
deux grands enfants, de jeunes adultes. L’âge où l’on apprend
qu’il y a une distance possible avec ses parents, et que, dans
cette distance, il y a la place pour un libre choix, la place pour de
la révolte ou pour de l’obéissance.
Le Père demande d’aller
travailler à la vigne, je suis libre de lui répondre ce que je
veux, je suis libre de faire sa volonté ou de rester sur le canapé…
En face de ces deux enfants,
Jésus pose un autre binôme : les publicains et les
prostituées.
Je m’interroge sur ce couple
étrange : « publicains et prostituées ».
Les prostituées ne sont pas
si nombreuses dans l’Evangile. Chez Matthieu, elles n’apparaissent
que dans ce texte, et on en trouve un écho chez Luc dans la parabole
du fils prodigue… et c’est tout… nulle part ailleurs il n’est
question de prostituées. Or elles ont ici une importance
considérable puisqu’on apprend qu’avec les publicains, elles
nous devancent dans le Royaume. Ce n’est pas rien !
On nous dit que ce sont des
figures de pécheurs irrécupérables qui se sont repentis et c’est
pour ça qu’ils ont ce privilège, d’entrer avant nous dans le
royaume. Mais rien dans le texte ne dit ça. Ceux qui ont à se
repentir, ce sont les grands prêtres. Ce qui caractérise les
publicains et les prostituées, c’est qu’ils ont cru. Ils ont
entendu la Parole, là où les grands-prêtres sont restés sourds.
Ce n’est pas une question de
péché, c’est une question de foi, et, comme toujours, c’est
donc une question d’oreilles.
Les publicains et les
prostituées ne sont pas des pécheurs. Pas plus que vous et moi.
Le péché c’est toujours le
fruit de ma liberté. Le péché, c’est mon œuvre, c’est mon
choix. Le péché, c’est refuser d’entendre la voix du Père qui
me veut dans la vigne, c’est refuser d’entendre la voix qui
m’attend sur les chemins de justice. Le péché, c’est refuser le
désir du Père pour moi, refuser d’être aimé… pour mille
raisons. Mais refuser, c’est encore un acte de liberté :
L’enfant qui dit « non », il découvre, en disant
« non » qu’il est libre.
Le publicain, il ramasse les
impôts… il n’a pas le choix, on ne lui demande pas son avis. Il
se tait et il ramasse l’argent des uns pour le donner à d’autres.
Cet argent n’est pas le
sien. Rien ne lui appartient. Il perd jusqu’à sa réputation et ne
gagne que de la honte.
La violence de l’argent et
de ceux qui le possèdent le tient sous sa domination.
La prostituée, rien ne lui
appartient plus, ni son argent (car l’argent qu’elle gagne n’est
pas pour elle), ni son désir, ni son temps, ni son nom, ni sa voix,
ni même son corps devenu marchandise. Elle perd tout et ne gagne que
de la honte.
La violence de l’argent et
de ceux qui le possèdent la tient sous sa domination.
Le publicain et la prostituée
comme figures du non-choix, de la non-liberté. Le publicain et la
prostituée comme ceux qui, du fond de l’ultime humiliation
entendent la voix, entendent là où personne n’entend. Contraints
au silence, ils répondent avec une joie débordante à la voix du
Père.
Bien sûr qu’ils nous
précèdent dans le Royaume !! Pour eux, les portes du royaume
s’ouvrent sans réserve, il ne leur sera rien demandé…
puisqu’ils sont au plus bas, puisqu’ils sont sans parole,
puisqu’on leur a tout pris. Ils sont dès aujourd’hui dans le
Royaume.
Et nous qui jouissons de notre
liberté, nous qui sommes en mesure de choisir, vers où
dirigerons-nous nos pas ? Vers qui se tourneront nos oreilles ?
Aurons-nous la foi des
publicains et des prostituées ?
Serons-nous capables
d’apprendre d’eux ?
Le Père n’attend pas de
nous de beaux discours, de grandes déclarations, des « oui »
enflammés ou des « non » d’enfants gâtés… Il nous
demande de travailler à la vigne, c’est à dire de prendre soin du
fruit, de veiller à ce qu’il ne se perde pas.
╬ Amen
Sylvain diacre

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