Le culte divin du moi / Mt16 21-27 / Une homélie

 Comment fait-on pour renoncer à soi-même ?
Comment fait-on pour ne pas vouloir « sauver sa vie » ?
Qui consentira à perdre sa vie ?

En entendant Jésus, on peut vite se dire que ce qu’il demande pour marcher à sa suite est hors de notre portée… peut-être pour quelques saints détachés de tout, mais pas pour nous…
 
Comme souvent quand ça coince, il faut s’arrêter un peu sur le sens des mots. Vous le savez probablement, en grec, dans la langue de l’Evangile, il y a trois mots différents pour dire « vie ». Trois mots qui n’ont pas du tout la même signification.
Il y a « Bios », qui désigne les moyens de vivre, de subsistance… ce qu’il faut pour qu’un être soit vivant.
Il y a « Zoé », c’est d’abord la vie naturelle, mais c’est aussi la vie dans son sens le plus profond, la vie que Dieu nous donne, la vie de l’Esprit, la vie éternelle.
Et puis il y a « Psyché » qu’on traduit souvent par « âme » et qui désigne le siège de la personnalité, la partie responsable de l’homme.

Et c’est bien celle-là, la « psyché » qu’il faudra perdre pour suivre Jésus.
La vie qu’il faut lâcher, ce n’est pas ce qui fait de nous des êtres vivants, ce n’est pas ce que Dieu nous a donné (ce serait absurde), il ne s’agit pas d’entrer dans la tombe pour le suivre, il s’agit de lâcher ce qui fait notre moi… notre égo… notre nombril !

Quel est le problème de Pierre ? Jésus le lui dit clairement : en contredisant le projet du Père pour lui, il ne pense pas comme Dieu mais comme un homme. Pourtant, c’est par amour qu’il le contredit, car Pierre n’a pas envie de voir son maître souffrir. Mais il pense avec son moi, avec son égo, avec son nombril. Il n’entre pas dans le projet d’un autre, il pense que sa vision des évènements est la bonne, la seule qui tienne.

Je lisais un article d’un philosophe coréen* qui disait ceci :
« Nous vivons aujourd’hui dans une société de performance dans laquelle tout ne tourne plus qu’autour de notre ego. Chacun pratique le culte divin du moi, un culte dans lequel on est le prêtre de soi-même ».
Nous vivons en effet dans un monde où le moi prend toute la place (y compris celle de Dieu). Nous sommes entourés d’hommes et de femmes providentiels, de héros… Ce que je pense, ce que je vis, ce que je mange devient un objet passionnant à partager au monde entier.

Nous vivons aussi dans une foi où prédomine son propre ressenti, sa « sensibilité ». Ma manière de prier, de célébrer, de communier, mon rapport intime avec Jésus, est évidemment le plus juste, et ceux qui font autrement font moins bien.
Ce que j’appelais un peu grossièrement « mon nombril » et que ce philosophe désigne comme « le culte divin du moi ».

Si l’on veut suivre Jésus, il va falloir renoncer à soi-même. Ça ne veut pas dire perdre toute personnalité, ça veut dire suivre le conseil de Paul : «  Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser ». En entrant dans un rapport nouveau avec l’autre… l’autre quand c’est le Christ, lui laisser de la place, le laisser marcher devant, mettre ses pas dans les siens en oubliant notre propre projet, nos propres destinations….
Ça veut dire aussi laisser de la place à l’Église dans ma vie de foi… perdre mon fantasme d’intimité avec Jésus, de cœur à cœur en vase clos, s’oublier un peu pour faire entrer de l’autre, du différent, du frère… de la communion.

Comment fait-on pour s’ouvrir à ce chemin nouveau si peu séduisant ?
Une clef peut-être dans le texte de Jérémie : « Tu m’as séduit et j’ai été séduit, tu m’as saisi, et tu as réussi ». Comme un feu dévorant ta Parole, au plus profond de moi.
Pour suivre le Christ, renoncer à une vie recroquevillée sur elle-même, renoncer à sa propre parole toujours envahissante, mais retrouver ce qui nous a séduit, se laisser à nouveau séduire, se laisser saisir par l’époux, ressentir au plus profond le feu de sa parole.
 
Sylvain, diacre
╬ Amen
*Byung-chul Han

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