Comment fait-on pour ne pas
vouloir « sauver sa vie » ?
Qui consentira à perdre sa
vie ?
En entendant Jésus, on peut
vite se dire que ce qu’il demande pour marcher à sa suite est hors
de notre portée… peut-être pour quelques saints détachés de
tout, mais pas pour nous…
Comme souvent quand ça
coince, il faut s’arrêter un peu sur le sens des mots. Vous le
savez probablement, en grec, dans la langue de l’Evangile, il y a
trois mots différents pour dire « vie ». Trois mots qui
n’ont pas du tout la même signification.
● Il y a « Bios »,
qui désigne les moyens de vivre, de subsistance… ce qu’il faut
pour qu’un être soit vivant.
● Il y a « Zoé »,
c’est d’abord la vie naturelle, mais c’est aussi la vie dans
son sens le plus profond, la vie que Dieu nous donne, la vie de
l’Esprit, la vie éternelle.
● Et puis il y a « Psyché »
qu’on traduit souvent par « âme » et qui désigne le
siège de la personnalité, la partie responsable de l’homme.
Et c’est bien celle-là, la
« psyché » qu’il faudra perdre pour suivre Jésus.
La vie qu’il faut lâcher,
ce n’est pas ce qui fait de nous des êtres vivants, ce n’est pas
ce que Dieu nous a donné (ce serait absurde), il ne s’agit pas
d’entrer dans la tombe pour le suivre, il s’agit de lâcher ce
qui fait notre moi… notre égo… notre nombril !
Quel est le problème de
Pierre ? Jésus le lui dit clairement : en contredisant le
projet du Père pour lui, il ne pense pas comme Dieu mais comme un
homme. Pourtant, c’est par amour qu’il le contredit, car Pierre
n’a pas envie de voir son maître souffrir. Mais il pense avec son
moi, avec son égo, avec son nombril. Il n’entre pas dans le projet
d’un autre, il pense que sa vision des évènements est la bonne,
la seule qui tienne.
Je lisais un article d’un
philosophe coréen* qui disait ceci :
« Nous vivons
aujourd’hui dans une société de performance dans laquelle tout ne
tourne plus qu’autour de notre ego. Chacun pratique le culte divin
du moi, un culte dans lequel on est le prêtre de soi-même ».
Nous vivons en effet dans un
monde où le moi prend toute la place (y compris celle de Dieu). Nous
sommes entourés d’hommes et de femmes providentiels, de héros…
Ce que je pense, ce que je vis, ce que je mange devient un objet
passionnant à partager au monde entier.
Nous vivons aussi dans une foi
où prédomine son propre ressenti, sa « sensibilité ».
Ma manière de prier, de célébrer, de communier, mon rapport intime
avec Jésus, est évidemment le plus juste, et ceux qui font
autrement font moins bien.
Ce que j’appelais un peu
grossièrement « mon nombril » et que ce philosophe
désigne comme « le culte divin du moi ».
Si l’on veut suivre Jésus,
il va falloir renoncer à soi-même.
Ça ne veut pas dire perdre toute personnalité, ça veut dire
suivre le conseil de Paul : « Ne prenez pas pour
modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre
façon de penser ». En entrant dans un rapport nouveau avec
l’autre… l’autre quand c’est le Christ, lui laisser de la
place, le laisser marcher devant, mettre ses pas dans les siens en
oubliant notre propre projet, nos propres destinations….
Ça veut dire aussi laisser de
la place à l’Église dans ma vie de foi… perdre mon fantasme
d’intimité avec Jésus, de cœur à cœur en vase clos, s’oublier
un peu pour faire entrer de l’autre, du différent, du frère… de
la communion.
Comment fait-on pour s’ouvrir
à ce chemin nouveau si peu séduisant ?
Une clef peut-être dans le
texte de Jérémie : « Tu m’as séduit et j’ai
été séduit, tu m’as saisi, et tu as réussi ». Comme
un feu dévorant ta Parole, au plus profond de moi.
Pour suivre le Christ,
renoncer à une vie recroquevillée sur elle-même, renoncer à sa
propre parole toujours envahissante, mais retrouver ce qui nous a
séduit, se laisser à nouveau séduire, se laisser saisir par
l’époux, ressentir au plus profond le feu de sa parole.
Sylvain, diacre
╬ Amen
*Byung-chul Han

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