Frères pêcheurs / Mt 4 12-23 / une homélie

Jésus recrute pour un nouveau métier : « pécheurs d’hommes »,« Pécheur d’humain ». L’idée lui vient en passant à côté des pécheurs de poissons. Mais, étonnement, ce n’est pas leur talent de pécheurs qui l’intéresse. Ce qui a l’air de faire de ces hommes des candidats sérieux pour le nouveau type de pèche qu’il inaugure, c’est qu’ils sont frères.
Pourquoi appeler deux fois deux frères ? Est-ce qu’on travaillerait mieux en fratrie ? Est-ce qu’on serait plus efficace ? Ou est-ce qu’on s’entendrait mieux ? On serait plus doux, plus patient, plus indulgent ?

Je me tourne vers tous ceux qui ont des frères, (et je crois que ça marche aussi entre sœurs) : Sommes-nous certains que les activités en fratries soient beaucoup plus détendues ? Beaucoup plus apaisées ?
Avez-vous déjà bricolés avec vos frères ? Avez-vous déjà partagé un canoë avec votre frère ? Combien de temps faut-il avant que l’ambiance se tende ? Avant que le ton monte ? Avant que les remarques assassines ne se fassent entendre ?
Ça ne veut pas dire qu’on ne s’aime pas, au contraire, mais il faut bien reconnaître qu’il n’y a pas de lien plus compliqué, tissé de souvenirs, d’histoires communes et pourtant vécues différemment, de relations verrouillées par le temps, de blessures silencieuses…

Alors, pourquoi constituer une équipe de fratries ? Il y a peut-être une réponse dans le texte de Paul : « J’ai été baptisé par Apollos, j’appartiens à Appolos », « J’ai été formé par Machin, j’appartiens à Machin »…
Double piège : d’une part les communautés se divisent parce que chacun se revendique de son héros, de son leader charismatique… D’autre part, ceux qui œuvrent à l’annonce du Royaume peuvent finir par se prendre pour la source, tout renvoyer à eux-même, faire écran, au lieu d’indiquer le Christ.
Alors, dans les cas de poussée d’orgueil, quand on prend la grosse tête, quand les pieds ne touchent plus terre, personne mieux qu’un frère pour nous faire redescendre ! Mon frère sera sans pitié pour me rappeler ma juste mesure, pour me remettre à ma place… Mon petit théâtre mondain peut fonctionner pour tout le monde sauf pour lui.

Jésus, en choisissant des frères ne se contente pas de créer une équipe soudée, pleine de bons sentiments, il inscrit au cœur de ce lien nouveau, une exigence de vérité, l’assurance d’une humilité, la capacité de pouvoir se reprendre les uns les autres, non pas dans l’amertume et le ressentiment mais dans l’amour.
La fraternité que Jésus va faire advenir, cette fraternité qui ne sera plus de sang, celle dont nous nous réclamons peut-être parfois un peu à la légère, devrait avoir ce même type de fonctionnement… cette même liberté, cette même audace.
Si mon frère est mon frère, on peut se dire les choses, on peut prendre le risque de se bousculer un peu, on peut accepter de lui des mots un peu raides… parce que quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, c’est mon frère. Quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, nous nous aimons.

Pêcher des humains appelle peut-être directement ce type de lien.
On est toujours un peu embarrassés par cette analogie entre la pêche de poissons et la pêche des humains… parce que c’est embarrassant de mettre les humains en position de gibier… et puis parce que les poissons, une fois pêchés, ils meurent ! Alors on contourne l’obstacle, on parle de rassemblement, les disciples auraient à ramener plein de monde dans leur grand filet, pour les offrir à l’Église, ou au Christ…

Et si l’on osait entrer dans la folie de l’image créée par Jésus ?
Comme les poissons de la pêche, ces hommes et ces femmes ne choisiront pas et ne seront pas choisis… seront pris ceux qui passaient par là.
Comme les poissons de la pêche, ils sortiront des ténèbres des profondeurs et découvriront la lumière.
Comme les poissons de la pêche, ils seront retirés de leur milieu naturel, et il faudra bien qu’ils meurent à leur vie d’avant.

Nous qui sommes du Christ, nous sommes de ces poissons, le baptême nous a fait mourir à nous-même, l’Evangile a mis un souffle nouveau dans nos poumons… et si nous nous débattons encore un peu c’est que nous refusons le passage, c’est que ce passage à la vie nouvelle nous fait encore peur. Nous voudrions parfois retourner nager tranquilles dans nos ténèbres…

Réjouissons-nous d’avoir été pêchés ! Réjouissons-nous d’avoir part à cette vie nouvelle !
Nous ne sommes plus ces poissons barbotant à l’aveugle dans la nuit, indifférents les uns aux autres, nous sommes des frères et des sœurs d’une fraternité nouvelle, que nous n’avons pas choisie mais qui surgit à chaque fois que nous consentons à devenir Fils.

Sur ceux qui nageaient dans le pays de l’ombre, une lumière a resplendi !

╬ Amen
Sylvain diacre

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