Déplier la loi / Mt 5 17-37 / Une homélie

Je n’ai assassiné personne. Je ne connais pas la femme de mon voisin, je n’ai pas répudié mon épouse, et je ne crois pas avoir fait le moindre serment au Seigneur. Donc, jusqu’ici, tout allait bien.

Nous étions sereinement assis sur une vieille parole, entendue depuis les anciens, qui nous dictait le minimum pour vivre en humains, pour vivre en société : « Tu ne tueras pas. Tu ne convoiteras pas la femme d’un autre. Tu seras fidèle à tes serments… »
Mais voilà que quelqu’un s’autorise à dire « Mais »…. « Mais moi je vous dis »
La Parole elle-même prend la parole. Le Verbe de Dieu vient préciser les choses, il vient les compléter, il vient les accomplir… et là tout se complique.

J’entends tout à coup que se mettre en colère contre mon frère, c’est la même chose que de le mettre à mort. Le traiter de « fou », c’est un meurtre.
J’entends que regarder une femme, n’importe laquelle, avec un regard qui est plus qu’un regard, c’est commettre l’adultère.
J’entends que l’adultère ne se commet pas seulement dans un lit, mais d’abord dans le cœur.
J’entends des histoires effrayantes d’œil et de main dont il vaut mieux se séparer s’ils risquent de nous faire tomber.

Notre première réaction, c’est souvent de se dire que Jésus vient tout compliquer, qu’il vient pousser le curseur de la morale et de la culpabilité à un niveau d’exigence terrifiant. Il resserre les boulons, verrouille tout, pose un cadre encore plus étroit que ne le faisait la loi des anciens.

Quand j’étais enfant, nous avions un jeu, complètement idiot, qui consistait à fabriquer avec une feuille de papier pliée une sorte de figure articulée qu’on appelait « shadock ». On demandait à notre camarade un chiffre au hasard, ce chiffre ouvrait à un choix de couleur, et, en dépliant le rabat correspondant, on découvrait une phrase imbécile qui nous faisait rire.

Jésus, est en train, non pas d’ajouter de la loi à la loi, mais de soulever le rabat qui cachait ce qu’était réellement la loi.
Il n’est pas en train de prolonger la loi sur une morale nouvelle, il est en train de déplier la loi. Il ne modifie rien, il fait un travail de lecture. Et il est seul à pouvoir le faire car il est lui-même la Parole. C’est déjà sa voix qui parlait aux anciens, mais avant sa venue, personne n’avait encore déplié la loi.

Déplier « Tu ne tueras point », c’est entendre : ta colère à pouvoir de vie et de mort sur ton frère… on ne tue pas qu’avec des armes
Déplier « Tu ne convoiteras pas la femme d’un autre », c’est entendre : il y a des manières de regarder qui sont pires que des mains prédatrices. Il y a des cœurs qui sont plus crasseux que des hôtels de passes.
C’est pour ça qu’il ne faut pas perdre un iota de la loi, le plus petit signe de l’Ecriture, le point sur le i. Si nous passons à côté du petit détail, celui qui nous paraît inutile, insignifiant, nous risquons de rater ce qui se cachait sous le rabat, ce qu’il fallait déplier…

Jésus ne donne pas un tour de vis pour mieux nous condamner, il ne cherche pas à ouvrir des pièges nouveaux pour nous y faire tomber, il nous révèle ce que c’est que la Parole : le contraire du discours.
On appelle souvent bêtement ces chapitres de Matthieu « le discours sur la montagne »… mais c’est tout sauf du discours ! Ici, tout de nos vies est engagé, tout est percuté, au-delà même de la question de la loi, dans ce que ça révèle de la puissance des mots.
Et nous découvrons que là où nous étions bien installés, nous étions hors-la-loi… Tous, par nos paroles, nos colères, nos regards, nos liens tordus, nous voilà hors-la-loi… il n’y a plus les bons et les méchants… ne restent que des hommes et des femmes sauvés par pur amour… indépendamment de nos mérites… Le Christ viens sauver des hors-la-loi, il vient donner sa vie pour eux !

« Vous avez entendu, mais moi je vous dis »
Aurons-nous des oreilles pour entendre à nouveau ?
Saurons-nous déplier nos oreilles ?
Saurons-nous déplier nos vies pour que se manifeste enfin ce qui est caché sous le rabat ?
    le rabat-Joie !

Amen
Sylvain diacre

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